Les eaux vertes de Rio – Topo écolo des J.O.

Un peu d’histoire, de guerre et de politique

George Orwell, le célèbre auteur de 1984 et La Ferme des Animaux, a dit un jour en regardant une démonstration olympique soviétique: « Le sport est ouvertement un simulacre de guerre. C’est une bataille sans les fusils ». Il n’avait pas tort. Originellement, l’instauration des Jeux Olympiques dans la Grèce Antique permettait aux nations, le temps d’une courte trêve, à imposer leur domination sur les autres. Pour les artistes et athlètes en compétition, c’était une façon de démontrer leur talents et de trouver ainsi des mécènes qui les supporteraient financièrement.

En fondant les Jeux Olympiques modernes en 1896, le baron Pierre de Coubertin rêvait d’établir une collaboration mondiale, une célébration du sport amateur empreinte d’amitié. Malheureusement, on est plus près aujourd’hui de la version Antique des Jeux, comme expliqué de façon si éloquente dans Le cancer olympique, paru récemment dans Le Devoir:

« Les Jeux représentent le triomphe de la performance sur le sport, du record sur l’effort et du paraître sur l’être. L’apolitisme de façade des Jeux cache une conception militariste de la compétition entre les nations, comme le sous-entendent les cérémonies dégoulinantes d’hymnes nationaux, de médailles et de drapeaux, héritages de l’idéologie nationaliste et impérialiste du XIXe siècle, dans lequel sont nés les Jeux contemporains. Aujourd’hui, cette idéologie est mise au service d’un nouveau colonialisme, celui du marché et de la surconsommation« .

– Pierre-Luc Beauchamp

 

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Crédit photo: Archives AssociatedPress

Les promesses brisées

Allons y. Ça allait arriver, pas de doute là-dessus. Les éternels insatisfaits, les cyniques à moteur, les espèces de coach de gym tannants qui disent “maudit lâche, y te manquait rienque un push-up!”.  Ceux-là n’allaient certainement pas manquer de pointer du doigt les J.O. de Rio, de japper qu’ils n’ont pas tenu leurs promesses de développement durable que voici:

1. Permettre à 100% des citoyens de Rio d’utiliser les nouveaux transports en commun.

La toute nouvelle ligne de métro a bel et bien été construite, mais n’a été prête que quelques jours avant la cérémonie d’ouverture. Le comité organisateur a donc réservé son usage aux athlètes, employés et spectateurs durant la durée des Jeux Olympiques. Quelle tragédie. La ligne de métro va bien évidemment disparaître comme par magie après la cérémonie de clôture. Pouf, badaboum, abracadabra! Parti le métro!

2. Traiter 80% des eaux usées dans les nouvelles usines, comparativement à 11% auparavant.

L’eau de Guanabara Bay, où se tiennent plusieurs compétitions nautiques, est effectivement dégueulasse et moribonde (Pour une foule de photos éloquentes, voir ici). David Zee, océanographe à l’université de Rio de Janeiro, a qualifié les eaux de la baie d’égouts à ciel ouvert. Il y régnerait 1,7 millions de fois plus de virus que le niveau jugé inquiétant aux États-Unis. La ville de Rio de Janeiro est bien loin d’avoir atteint 80% de traitement; Le maire Eduardo Paes affirme avoir atteint 48% . C’est un bel effort, mais les critiques sont justifiées ici, surtout avec des athlètes maintenant atteints de graves maladies à cause de l’insalubrité de l’eau.

3. Planter 24 millions d’arbres pour rendre les Jeux carboneutres (Petit article sur la carboneutralité ici).

Ils sont effectivement arrivés à court. Ils n’ont planté que 5,5 millions d’arbres. Les scélérats! C’est tout? Tant qu’à faire aussi peu, mieux vaut ne rien de rien faire!

4. Fabriquer les médailles avec des matériaux recyclables.

Bon, celle-là fait un peu rire. Alerte greenwashing! À la base, une médaille, c’est toujours du métal et du tissu, donc recyclable! Mais honnêtement, si j’avais sué durant des milliers d’heures pendant quatre longues années de sacrifice, pour avoir enfin le bonheur inouï de remporter une médaille, je ne suis pas certain qu’il me prendrait l’envie soudaine de la recycler pour me faire un petit lingot d’argent et une leech pour mes clés!

Alimentation et performance

Dans ce troublant reportage de TIME, on apprend que le McDonald’s du village olympique, offrant de la nourriture gratuite aux athlètes, est toujours plein à craquer et arbore une longue file à tous les repas. Comme justification, certains athlètes disent y aller après leur compétition pour satisfaire une envie très, très longtemps réprimée. Ça, ça peut aller.

Mais Kevin Cordes, médaillé d’or avec Michael Phelps au relais 4 x 100m de natation et d’autres athlètes ont qualifié les autres options de nourritures offertes de dégoûtantes. Ils préférent manger du McDonald’s que ça. Houston Rio, nous avons un grave problème ici! Comment le Comité International Olympique peut réellement se prendre au sérieux et laisser McDonald’s nourrir les êtres humains les plus en forme de cette planète?

En creusant un petit peu, j’ai déniché le Plan de Gestion en développement durable du comité olympique de Rio. Dans celui-ci, ils promettent de ne fournir aucune viande provenant de la déforestation. C’est une promesse bien miroitante de valeur écologique, mais qui force à se gratter un peu la tête. Le Brésil est l’un des pays les plus affectés dans le monde par la déforestation. La majorité de celle-ci, effectuée depuis très longtemps avec l’aide d’entreprises américaines comme Cargill, vise entre autres à cultiver du soja destiné surtout à nourrir le bétail et produire de la viande, comme je l’ai souligné auparavant ici. Et devinez jusqu’où menait, jusqu’à très récemment, la chaîne d’exportation? Directement dans les délicieuses et toujours très écoresponsables McCroquettes!

Et la cerise sur le McFlurry: Usain Bolt qui affirme qu’avant d’établir son record du monde au 100 mètres des Jeux de Londres, il s’était bourré de ces petites pépites d’or. Oui, ça tombe sous le sens après tout. Calcul facile, quoi! Tu manges 20 McCroquettes = Tu cours à 45 km/h. On perçoit bien ici l’influence « Grèce Antique », qui perdure malheureusement aujourd’hui. Usain Bolt le troubadour qui fait ses tours, et McDo le sugar daddy ventripotent qui se cache maladroitement derrière. Ou plutôt, le fat and sugar daddy, devrais-je dire!

Soyons au moins positifs: quelques athlètes me font plus de bien à regarder, me donnent espoir et représentent l’intégrité qui selon moi devrait être de mise aux Jeux! Longue vie à Kendrick Farris, que j’admire énormément.

Pas sushi, SOTCHI!

Sotchi, ça vous dit quelque chose? Beijing, Vancouver, Londres, peut-être plus?

Ce sont les villes où ont été tenues les dernières éditions des Jeux olympiques.

La ville de Rio a été vertement critiquée pour avoir exproprié 77 000 personnes de leurs bidonvilles pour bâtir les infrastructures olympiques. C’est vrai que Beijing, en 2008, a fait beaucoup mieux… Seulement 1,5 millions de personnes éjectées, et quelques quartiers historiques du vieux Pékin détruits (source). Mais bon, dans une perspective de renouveau et d’héritage, on pourrait croire que les Jeux en valent la chandelle. Que leur tenue donne un coup de pied aux fesses nécessaire pour faire bouger les choses et améliorer les villes de façon durable. Vraiment? Cet article sur les Jeux de 2014 et ces images donnent une éloquente réponse:

La grandiloquente cérémonie de clôture, avec les stades illuminés en bleu.

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Les mêmes infrastructures, désertes 1 an plus tard.

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Crédits photos: AFP

On ne peut pas dire que ce furent les Jeux olympiques les plus écoresponsables jamais vus, comme promis. Mais l’organisation de cet événement a fait tout son possible pour sensibiliser les gens à la cause et s’améliorer. Ils ont tenté de faire comprendre que si l’on poursuit notre lancée destructrice, d’ici quelques décennies, les Jeux tels que nous les connaissons seront de l’histoire ancienne. Et que les villes avec une température adéquate pour accueillir l’événement se compteront sur le bout des doigts. Les résultats de Rio en développement durables sont, disons-le, tièdes.  Il faut aussi se rappeler que même Londres, qui a instigué le virage écoresponsable et « héritage » des candidatures, n’a pas accompli 100% de ses promesses. Elle est pourtant l’une des villes les plus riches et développées au monde. On n’y voit absolument pas de bidonvilles à perte de vue comme à Rio de Janeiro.

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Crédit photo: RidolfRio Tour

Pourquoi s’en prendre à Rio?

Ce qu’il faut surtout retenir de ce texte, c’est qu’au lieu de blâmer Rio, il faudrait plutôt questionner la légitimité économique, sociale et environnementale des Jeux Olympiques et ce qu’ils sont devenus. J’ai toujours pensé que les grandes organisations sont vouées à être perverties et instrumentalisées à la longue. À titre d’exemple, pensez au glorieux Parti Québécois de René Lévesque, et regardez la clownerie insipide que le mouvement souverainiste est devenu aujourd’hui (Certains caricaturistes l’auront bien cernés!). Allons plus loin: Que diraient Bouddha ou Jésus s’ils voyaient les institutions pesantes et politiques que sont leurs religions aujourd’hui? Que dirait Pierre de Coubertin en voyant ce à quoi les Jeux Olympiques sont arrivés? Que penserait-il du fait qu’une compétition sensée être amatrice et amicale se soit changée en grandiose et lourde affaire seulement rendue possible à coups de subventions pestilentielles puisées dans les fonds publics et de commandites douteuses de multinationales milliardaires?

S’en prendre à Rio, c’est comme réprimander un nouveau-né de ne pas savoir réciter l’alphabet. Non, non. En fait, c’est un exploit ce que Rio a réussi à en faire autant en seulement sept ans, eux qui ont été littéralement dépouillés de leurs ressources par des intérêts étrangers, eux qui sont au beau milieu d’une crise politique, sociale et financière.

S’en prendre à Rio et exiger qu’ils fassent mieux que Londres, c’est comme demander à un nouveau-né prématuré, ignoré et maltraité qu’il compose une symphonie digne de Mozart.

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