Et si on essayait de mieux comprendre les personnes âgées?

Rajneesh a dit un jour que tout ce qui existe s’épanouit à partir du néant, ou bien est en train d’y revenir. En tant qu’êtres humains, nous avons tendance à préférer la première catégorie; les fleurs en pleine éclosion où les bébés en sont de bons exemples. On les adore. De l’autre côté, nous sommes naturellement repoussés par tout ce qui nous rappelle que nous allons un jour tous vieillir, faner, mourir et disparaître. Et voici venir le sujet honni dont personne n’aime vraiment parler, que beaucoup préféreraient éviter: les personnes âgées. Ils sont nos pères, nos mères, nos grands-parents, nous-mêmes et nos enfants éventuellement.

Mais après cela, qu’est-ce que nous savons et comprenons vraiment de la vie de ces personnes? En général, de petites parties: ce que nous voyons en visitant nos proches qui sont arrivés à cette étape, ou encore… Les stéréotypes flagrants, généralement négatifs, que les tabloids et les publicités décident de nous montrer. À les écouter, les personnes de l’âge d’or seraient de pauvres ringards un peu séniles, dont la vie tragiquement ennuyeuse incluerait une visite familiale et un bain par semaine, la messe à la télé, le bingo et des patates en poudre à tous les repas. Il est peut-être temps pour un point de vue «alternatif»…

Dans le coeur de la machine

J’ai travaillé dans deux maisons de retraite et un CHSLD (Centre hospitalier de soins de longue durée). Dans ces endroits, on ne vit pas mal, loin de là. On se scandalise dans le journal sur des cas de maltraitance qui, bien qu’odieux et totalement inacceptables, sont une exception. En général, les résidents de ces centres ont deux bons repas compris, dont la qualité dépend plus du talent du cuisinier que de quoi que ce soit d’autre. Mais, on offre aussi la messe, des activités, des sorties un peu partout dans la ville, des tournois de poche et autres jeux de jardin, et bien d’autres choses du genre. On dit souvent qu’on devrait en faire plus pour les personnes agées, mais au risque de choquer, je pense plutot qu’on devrait en faire moins. Et le faire mieux. Ce n’est pas d’enfants de maternelle dont on parle! On parle de gens qui ont vu et connu des guerres, des scandales, des grands moments de notre histoire, qui ont porté, bercé, nourri des enfants, des petits-enfants. Et nous, on leur organise une belle sortie à l’aquarium! Wow!

Simplement humains

Quand il est question du traitement prodigué aux personnes âgées, on tire partout, sauf sur la cible. D’après mes observations, ils n’ont pas nécessairement besoin d’un tournoi de pétanque mensuel. Ils ne recherchent pas non plus de grandes conversations existentielles, une épaule pour pleurer leur douleur ou « une oreille attentive ». Ils veulent simplement que quelqu’un soit là, près d’eux, même si c’est en silence ou en écoutant la télé. Le besoin le plus humain qui soit.

Fantasmes judéo-chrétiens

Clairement, nous n’avons pas passé suffisamment de temps à considérer les problématiques vécues à l’âge d’or, celles que nous vivrons tous quand notre tour sera venu. Comment en est-on venus aux CHSLD et autres «maisons de vieux»? Qui a défini les critères de ces lieux? Qui s’est permis de dicter la vie qu’auraient nos aïeux? Comme travailleurs, avec nos horaires chargés et nos deux petites semaines de vacances par année, on se dit que c’est ça que ça prend à nos parents et nos papys: La Sainte Paix! Pas de cuisine, pas de ménage, pas de jardinage, pas de travail, pas de soucis!

« Où est le problème là-dedans? » Aucun… À part que l’idée a l’air tout droit sortie de la Bible: « Souffrez, travaillez, confessez-vous et vous goûterez au paradis rempli de prés verdoyants, de colibris qui butinent et d’eau bénite ».

Noms stupides pour maisons mortes

C’est peut-être à cause de ce fantasme étrange que les promoteurs donnent des noms aussi ringards à leurs résidences: le Domaine des Chênes, les Résidences Soleil, le Manoir Charlesroi! Les personnes âgées sont définitivement incomprises par les adultes dans nos sociétés. Qu’est que nous ne pigeons pas à propos d’eux? Hormis tout ce qu’ils ont traversé et tous les sentiments qu’ils ont maintenant, ce que nous saisissons probablement le moins d’eux est qu’ils ne sont absolument pas la parfaite projection que nous faisons de nos vieux jours, ni les stéréotypes péjoratifs véhiculés par les médias. Ils sont, simplement, des humains. Mais que se passe-t-il si on met des humains dans des endroits lugubres, puis qu’on les considère comme des problèmes seulement utiles à payer des taxes et garder nos enfants durant nos 5 à 7? Il arrive ce que j’ai observé durant des années au travail: des gens qui se sentent inutiles, qui regardent le vide toute la journée, qui s’illuminent si rapidement si on leur demande «Mamy, veux-tu jouer une petite partie de Scrabble?», mais qui le reste du temps s’éteignent et attendent de mourir.

La folie

Nous faisons souvent le lien entre la vieillesse et la folie. Ces deux choses viennent parfois ensemble et c’est parfaitement naturel. Mais ça nous fait peur. Et j’ai pu sentir cette peur dans les endroits où j’ai travaillé. Il semble que pour faire la guerre à la folie, on ait décidé de faire ressembler nos centres de soins gériatriques à des hôpitaux psychiatriques.

Mais nous ne repoussons pas la maladie en faisant cela. Nous la créons. Les personnes âgées n’ont pas besoin d’existences paisibles et sans histoires jusqu’à la mort. Ils ont besoin d’un peu de folie. Je ne veux pas être le gentil monsieur qui n’a jamais fait de problèmes dans le quartier, qui était discret, sans histoires, qu’on a retrouvé mort après six jours tout seul dans sa maison. Quand je serai vieux, je veux être le vieux fou du coin. Celui fait sa bière, qui fait du parachute et patente des inventions dans son garage. Je veux me faire dire que je suis trop vieux pour faire ça. Et je veux m’en foutre en riant. Je veux vivre dans une maison rose bonbon ou jaune poussin, pas dans un asile aux murs beiges et rouge vin parce-que-c’est-comme-ça-dans-un-hôpital-pas-le-choix-ce-sont-les-normes.

Et plus que tout, je veux que les rides dans mon visage en disent plus long que tous les mots que je pourrais trouver. Que les gens voient toute ma vie dans mon vieux visage et le sourire de mon dentier, qu’ils me trouvent beau dans ma laideur de vieil homme sage et fatigué.

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