J’ai grandi dans une banlieue

Tu viens probablement de la banlieue. Si c’est le cas, tu vas comprendre ce qui suit et c’est tant mieux. Le but de cet article n’est pas de traîner les Boucherville, Saint-Jérôme et Beauport de ce monde dans la boue. Ce n’est pas non plus de faire un mea culpa dépressif et mélancolique de mon enfance ouatée de banlieusard doux.

C’est de regarder ensemble d’où vient et où va le royaume du bungalow.

 

La propagation de la parité

Années 1950 à 1960. États-Unis. La Seconde Guerre mondiale est terminée. On a gagné. Des tonnes de nouvelles technologies développées durant les années de guerre arrivent sur le marché: les électroménagers, le plastique (Tupperware!) et la télévision deviennent des nécessités pour le citoyen patriotique. Ça tombe bien, on veut justement tout cela. De la viande, une belle petite maison dans un quartier paisible, une entrée d’asphalte pour garer l’automobile. La voiture, les moteurs… la machine de l’homme libre! C’en est assez des inégalités sociales largement distribuées. Ce qu’on veut maintenant, c’est l’avènement d’une classe moyenne, c’est de propager la parité, on veut des family rides in the car on Sunday. Après le Krach de 1929 et la guerre, on mérite bien de s’extirper de notre misère acide. Et ça tombe doublement bien, parce que maintenant, on a les moyens de s’offrir ce confort placide.

Enfance de ouate et de lumière

Dans la banlieue, on grandit en paix. On peut apprendre le vélo devant la maison, on peut jouer au hockey dans la rue sans toujours tasser les nets. On peut mettre la musique fort, on peut se promener à poil dans la cour parce que personne ne peut nous voir avec la grosse haie. En banlieue, tout le monde se lève à 8 heures pour aller travailler, alors faire son jogging à 6 heures du matin, c’est juste parfait.

La banlieue, c’est aussi le royaume des belles pelouses et des paradoxes. On est collés les uns sur les autres, mais en arrivant de travailler à 17 heures c’est bien juste si on veut se saluer avant d’entrer, de souper et d’écouter la télé. On a déménagé là pour avoir la Sainte Paix et arrêter de se faire remorquer les soirs de tempête. Mais ladite Paix est toujours à la merci du chien d’à côté qui chie sur ton perron, à la merci du voisin qui attend le dimanche matin pour tondre son gazon.

Mais, mais, mais. Je dois être honnête et avouer que je suis heureux d’avoir grandi en banlieue. J’ai eu une enfance confortable, une piscine et des jouets. J’ai regardé Télétoon, Canal Famille et VRAK TV. J’ai joué au Super Nintendo, à Marco Polo, j’ai vu le Roi Lion au ciné, je me suis inventé une carrière de hockey dans ma rue enneigée. Je souris intérieurement en me remémorant les feux dans la cour, les périples pour aller acheter des gommes Bazooka à cinq sous au dépanneur d’à côté.

Le confort et le bonheur

Sauf que… Je ne me suis jamais fait d’abri de secours dans la forêt. Je n’ai pas vraiment appris à faire pousser autre chose que du gazon. Je ne peux pas nommer les espèces d’arbres qui se trouvent dans mon quartier. Je n’ai jamais vraiment visité de musées, sauf dans des sorties scolaires. Je ne sais pas ce que c’est que d’avoir un spectacle de musique émergente qui joue dans le bar en dessous et qui m’empêche de dormir. Je n’ai jamais eu à demander à mes parents pourquoi le quêteux dans la rue était un quêteux dans la rue.Je suis déconnecté de l’effervescence urbaine. Je suis déconnecté du calme profond et fascinant de la nature. Je n’ai pas été soumis au charme un peu crade de la ville. Je n’ai pas appris quelle est ma place dans l’écosystème.

J’ai vécu dans des rangées interminables de maisons semblables. La seule vie sauvage que j’ai côtoyé, ce sont les écureuils qui courent sur les fils et les corneilles qui gueulent sur ma pelouse l’été. Mon seul souvenir de bruit d’eau, c’est celui d’un spa et non d’un ruisseau.

Pourquoi mes parents m’ont élevé en banlieue? Parce que c’est un endroit sécuritaire pour élever des enfants, c’est vrai. Mais maintenant que je suis plus vieux et que j’ai (peut-être) envie de changer les choses, de vivre une vie différente de celle de mes parents, est-ce que je suis équipé pour le faire?

La banlieue, ça fait de bons enfants, mais est-ce que ça fait de bons adultes?

La vendetta des banlieusards

La banlieue, c’est un entre-deux raté entre la jungle et la métropole. C’est un environnement squeezé entre deux extrêmes, entre le naturel et l’artificiel. Petite bulle de confort, tellement confortable qu’elle engourdit l’âme. Le but de la banlieue, c’était de nous sortir des « dangers » et de la « saleté » de la ville, mais sans non plus redevenir des bûcherons, quand même!

On voulait quand même pouvoir s’y rendre si nécessaire, que ce soit pour travailler ou pour sortir avec nos beaux habits le samedi soir. C’est là que l’automobile devient la pièce maîtresse de l’équation. C’est elle qui devient notre vecteur de liberté, la machine qui nous permet de quitter temporairement notre petit cocon pour goûter à petite dose la vie sauvage ou la modernité, bien sûr en toute sécurité. Les routes de bitume devaient devenir les veines de la vie moderne.

Verdict: elles sont aujourd’hui les varices vieillissantes d’une utopie morte-vivante:

Montréal  est depuis longtemps affectée par les problèmes d’urbanisme et de circulation automobile (voir ici). Depuis peu, la ville de Québec commence à suivre la file. Les habitants de la Rive-Sud et des banlieues dans toutes les directions peinent à gagner le centre-ville. Ils sacrent, ils stressent et écoutent de la radio de merde pour vomir leur bile.

On pense à toutes sortes de solutions. Un tramway, un nouveau métro, un service rapide de bus (SRB), un autre pont, ou encore un tunnel sous l’eau. C’est bien tout cela, mais on regarde pas assez loin, on est pas trop loin du bout de notre nez. Mon défunt grand-père disait, avec son bel accent portugais:

« Ça sert à rien de lancer fort quand on vise à côté. »

Voilà.

Pour régler les problèmes, on pense souvent en «plus, plus, plus». On repeint les murs sales au lieu de les nettoyer. Plus de routes, plus d’asphalte, plus de voitures. Moins de nature, moins de vivant, moins de temps pour faire quelque chose de vraiment pertinent. Il ne faut pas chercher longtemps pour comprendre que nos banlieues et nos villes sont faites pour les voitures, et non pour les gens.

Pensons donc en «moins, moins, moins!» Moins de routes, moins d’asphalte, moins d’autos, moins de stress et de pertes de temps. Plus d’espaces verts et communautaires, plus de temps libres, plus d’argent à mettre ailleurs, aussi (voir ici). C’est absolument possible et de nombreuses études le prouvent depuis longtemps: Plus on investit dans les routes, plus il y a des voitures. Plus on investit dans les pistes cyclables et les espaces communautaires, plus ceux-ci sont utilisés.

 

Il ne faut pas chercher longtemps pour comprendre qu’en Amérique du Nord, nos banlieues et nos villes sont faites pour les voitures, et non pour les gens.

 

On est parfois gênés d’être le premier à embarquer sur la piste de danse. Tout le monde regarde et si personne nous rejoint, on a l’air crétin! Mais là, on est loin d’être les premiers. Regardez la ville de Barcelone qui commence à tester les SuperBlocks: des quartiers verts où les rues sont désormais inaccessibles aux voitures mais sont plutôts reconverties en espaces de sport, de culture, de loisirs et de communauté.

L’automobile est un rêve américain qui s’est propagé très loin. Trop loin. Ça a été très bien, mais ça a fait son temps. Faut pas pleurer, on peut rester amis quand même, continuer à se voir parfois.

Et la banlieue! Elle n’est pas notre rêve à nous, alors arrêtons de la chérir comme la prunelle de nos yeux. Visons un style de vie plus adapté, vivons la vie québécoise, vivons mieux! On l’a déjà fait avec l’hydroélectricité. On est en avance sur les États-Unis là-dessus, soyons le aussi en transport et en planification urbaine. C’est le temps maintenant.

On est parfois gênés d’être le premier à embarquer sur la piste de danse. Tout le monde regarde et si personne nous rejoint, on a l’air crétin!

Oui, c’est un peu embarrassant d’aller danser quand la piste de danse est pas trop pleine. Mais ça va l’être encore plus dans quelque temps, quand la piste sera remplie et qu’on sera dans la gang de losers qui ne dansent pas.

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